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Suite de l'extrait de "La planète de Jacob Ginzburg"

... Parvenu au mitan de la cinquantaine,

il pouvait s’enorgueillir d’une vie bien remplie, marquée par une longévité rare dans le mariage, quelques ouvrages bien accueillis par ses collègues de la Sorbonne, un paquet d’articles écrits dans des revues confidentielles. Sa tenue vestimentaire pendant ses cours, décontractée, était d’une sobriété exemplaire et masquait, pensait-il, son manque de sûreté. Le seul luxe qu’il affichait pendant ses cours, était de poser sur sa table un stylo de marque

Montblanc offert jadis par sa femme. Jacob fuyait l’ostentation sauf en littérature. Ses goûts éclectiques faisaient de lui un homme.  

 

(...) 

 

Quelque part, une dispute éclata dans l’immeuble, en un fond sonore haché par l’écho guerrier et strident d’une chanteuse arabe. Il se leva de sa table en repoussant la vieille machine à écrire, une Olivetti qui avait appartenu à Abram, son père, une machine usée dont les touches du clavier s’actionnaient selon un ordre qui échappait à toute logique. Les lettres dansaient au bout des articulations en métal dans l’arène en demi-cercle, telles des armes meurtrières dans les mains des gladiateurs. Il tapait si vite que parfois les barres s’emmêlaient, de telle sorte que le ruban semblait cloué comme une banderole usée sur la façade d’une usine. La plupart des gens qui font commerce des idées ont la tête dans les étoiles. Jacob ne dérogeait pas à la règle. Il se méfiait du progrès. Tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un ordinateur ou à un téléphone mobile ne devait pas entrer dans son appartement ou dans sa poche. De l’ordinateur, il craignait toutes les dérives possibles, du piratage de son compte bancaire à la fréquentation des sites de rencontre pour

adultes. Quant au téléphone portable, à chaque fois qu’il sonnait, il avait la trouille qu’on lui annonce un malheur. Il se remit à taper, mais les mots étaient plus rapides que ses doigts. Il s’arrêta pour se concentrer sur ce qui lui passait dans la tête. 

Un incessant débat où s’agitaient tour à tour, les héros de sa bibliothèque, et les gens du quotidien. … 

Les hommes font des projets et Dieu rit. Si on enfermait dans une pièce Marx, Freud, Schopenhauer, Kafka et quelques autres, il ne serait pas sûr que la face du monde, ou de l’idée qu’on s’en fait, en serait changée. Si on les enfermait dans une bibliothèque, les dégâts seraient sans doute encore plus importants…

Le soleil se leva sur Paris. Jacob n’avait pas vu le temps passer. Il réfléchit un instant, aveuglé par la clarté de la fenêtre à contre-jour qui faisait communier les mots sur la page, puis rangea la feuille dans un sac à ses pieds. Une sorte de mallette en cuir qui contenait des ébauches, des bouts de roman ou de nouvelles, des listes de citations, son journal intime, sans doute la recension la plus achevée de sa névrose et de son trouble obsessionnel compulsif. C’était net, il semblait céder de plus en plus à des sentiments coupables, au fatalisme, à la nostalgie et à la distraction. D’ailleurs ses élèves s’en étaient rendus compte, qui séchaient son séminaire sur « L’aliénation dans l’œuvre de Marx ».

…Cher Karl Popper, comment peux-tu dire que le progrès n’a aucun caractère inéluctable et que rien ne garantit des lendemains meilleurs ? C’est à désespérer de notre humanité. Minuscule ou majuscule ?

Majuscule…

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