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Le dernier souffle de Phoolan Devi, Reine des Bandits (extrait)

La voilà presque à terre. A une heure et demie de l’après-midi, ce 25 juillet 2001, ceux-là l’attendaient devant chez elle, comme d’autres l’attendaient dans la forêt escarpée vingt ans auparavant, deux jeunes hommes armés qui tireront cinq balles de revolver sur elle, trois balles sur son garde du corps dira plus tard le rapport de police, et probablement un autre faisant le guet, les mains humides, prêts à s’enfuir, comme ils en avaient décidé avant et comme il est décrit dans le schéma coloré qui sortira le lendemain dans la presse, et s’il n’y avait pas la ville tout autour, ce serait un jour comme les autres, comme ceux qu’elle vécut au bord de la rivière Yamuna enveloppée de couleur ocre, un jour, comme il y en avait tant, il y a vingt ans.

Machinalement, elle regarde son bras en sang, essaie de fuir, mais se reprend, elle doit faire face, elle a toujours fait face, voir leurs yeux, respirer et armer son fusil, tout est écrit, et même ce scénario aurait pu être écrit comme le reste de sa vie qui s’écoule et défile devant elle, tandis que son sari glisse de son épaule dans le mouvement de sa chute.Elle n’a pas peur. Elle pourrait presque grimper sur le grand margousier de son enfance pour parler aux singes qui s’épouillent, fouler la terre où pousse le pois chiche, puis traverser le champ de moutarde jusqu’à la maison de son père,avec ses bottes de paille sur la tête.

Quand elle s’est approchée du portail, ils ont rapidement mis leurs masques, ils ont fait quelques pas sur elle, et le chef du commando lui a tiré dessus.

La première balle ne lui a pas fait mal. Elle ne fait jamais mal, la première balle qu’on n’attend pas, quand elle ne coupe pas le souffle, ce qu’il faut c’est parler à la déesse Durga, dire quelque chose pour éloigner la peur. Peut-être traversera-t-elle les rues de ce village d’argile.Peut-être se retrouvera-t-elle devant chez elle sur les rives de l’enfance, à pousser ses deux vaches maigres dans un champ minuscule. Peut-être.

Elle lève les yeux sur ses assassins, visages déformés comme ceux des démons. Toutes les illusions peuvent s’effacer, se dit-elle.Tout n’est qu’illusion, selon le point de vue d’où l’on regarde la réalité.  Elle a une moue, ses lèvres boudeuses légèrement retroussées et un regard de défi, et encore des mots, des insultes de sa voix aiguë et métallique à l’adresse du tireur, bâtard de porc !Jamais tu n’auras mes bracelets… tu n’as pas de couilles…Tout sauf le silence qui tuait son père, tout sauf la peur, sœur du silence qui se lisait sur le visage de son père. C’est peut-être la dernière image qu’elle emporte quand le chef du commando lui tire une cinquième balle dans le front. Qui sait ?

Maintenant son sari lui colle à la peau, poisseux de sang, et elle voudrait bien l’enlever pour endosser les vêtements qu’elle portait dans les ravines, un pantalon et une chemise kaki, un ceinturon militaire et un fusil et ce sari, elle l’avait plié et mis dans son sac à dos,le même sari que portaient ses sœurs et sa mère et toutes les femmes d’Uttar Pradesh. La torpeur de l’après-midi s’abat sur New Delhi, La rumeur court dans le bazar de Chandni Chowk et commence à arpenter les ruelles étroites, entre dans les magasins où pendent les effigies de Saï Baba tandis que les vendeurs susurrent « first price » ou « you can bargain », calculettes en mains, passant du dollar à la roupie, du franc au mark aussi facilement que s’ils recommençaient toute l’histoire des nombres premiers aux décimales, tandis qu’elle se meurt. The most wanted woman, The Bandit Queen.

Sous son dos, la chaleur du macadam traverse le mince tissu de son sari et réchauffe son corps. Son esprit s’élève et embrasse les méandres de sa courte vie.

Ô Mère, ô Durga, pourquoi cela doit-il finir comme cela ?

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